"La vie, c'est merveilleux, bien sûr quand c'est vivable", Bernard Dimey
Charlie Hebdo est un journal critiquable. Mais on peut y lire les chroniques du très estimable médecin urgentiste Patrick Pelloux. Voici l'une de ses chroniques.
Les Nouveaux monstres 2006
Un sans-papier est mort. Un brillant administratif m'a répondu : " Mais, monsieur, il ne peut pas être mort car il n'a pas de papier "... Comble de la misère : devenir exclu de l'exclusion. Il faut revoir les deux films de Dino Risi : les " Monstres ", qui décrivaient toute l'hypocrisie, le sordide et l'autodestruction de notre société. Ils sont on ne peut plus d'actualité.
Mon tonton italien est mort l'autre jour. Il a fini dans un hangar rempli de cercueils. Il n'y a plus de place dans les cimetières de Rome. Bientôt des listes d'attente pour mourir ? Berlusconi a pourri la vie quotidienne des Italiens, mais, sous peu, nous n'aurons peut-être rien à leur envier.
Le grand-père d'une amie a vécu plus de soixante-dix ans avec sa femme. Elle est décédée juste avant les fêtes. Ils vivaient au sixième étage sans ascenseur. Impossible de trouver un médecin pour faire le certificat de décès en cette veille de Noël. Les pompes funèbres ont livré de la glace pour garder le cadavre au domicile, Papy a veillé sa femme, tel un plateau de fruits de mer. Le lundi, munis du fameux certificat, enfin obtenu, les croque-morts emmènent la défunte dans une housse en plastique blanc. Le vieil homme a vu une partie de sa vie transportée verticalement dans les escaliers étroits, ficelée sur une planche.
Monsieur B. est venu pendant une année aux urgences, trois à six fois par jour. Il partait clopin-clopant, se rétamait sur le trottoir, et les pompiers nous le ramenaient. Souvent, nous l'avons maudit. Il picolait comme s'il avait voulu se noyer dans le tonneau. Un samedi soir, il s'était fait tabasser par des fêtards venus des quartiers chics. Impossible de l'aider : " Foutez-moi la paix, je veux crever comme je veux ! Il me reste que ça ! " Lorsqu'il sortait de l'hosto, il s'allongeait le long d'un mur. Il refusait l'assistance du SAMU social, qui passait le voir régulièrement.
Un jour, pourtant, grâce à Emmanuelle et Sandrine, les assistantes sociales du service, on a réussi à le décider de rester à l'hôpital. Les collègues ont commencé à traiter son cancer. Sa prise en charge a été complexe, un dossier médico-psycho-social hors des critères fixés par " l'hôpital-entreprise "... On l'a croisé l'autre jour, dans un couloir glacial, son tabac gris roulé à la bouche : " Hé ! Merci ! " De rien. Mais combien de temps va-t-il encore tenir, dehors ? Un rapport des droits de l'Homme sur les techniques de torture de la CIA indique qu'ils utilisent le froid, la faim et la privation de sommeil...
Hiver 1954 : l'abbé Pierre gueule sur les conditions de logement. Hiver 1985 : Coluche lance les restos du coeur. Hiver 1993 : le SAMU social achète ses premières voitures et reçoit ses premiers coups de fil. Hiver 2005 : record absolu de distribution de repas, il n'y a jamais eu autant de personnes à la rue. Régulièrement, des salariés viennent dormir dans les hôpitaux car ils n'ont pas de quoi se loger. Mais de 1990 à 2005, cent mille lits d'hospitalisation ont été fermés, dont des lits de psychiatrie. Et le SAMU social ouvre des " lits infirmiers ",se transformant de plus en plus en hôpital pour les pauvres...
Qu'à cela ne tienne : la Croix-Rouge décide de fermer plusieurs de ses centres de santé en Seine-Saint-Denis (Le Blanc-Mesnil, Epinay-sur-Seine, Drancy), l'un des départements les plus pauvres de France. La Croix-Rouge, qui a reçu l'hiver dernier autant de dons qu'au cours des quarante-cinq dernières années de son existence, ose dire qu'elle n'a pas les moyens financiers de maintenir ces centres ! Qui dirige cette organisation ? Monsieur Mattei, ancien ministre de la Santé libéral de Raffarin, secondé, au poste de directeur général, par M. Brault, ancien membre du cabinet de Raffarin.
L'article de Tonino Serafini, dans Libération du 24 décembre, décrit à merveille la situation de ces centres de santé qui, en fermant, vont accélérer encore la précarisation et la ghettoïsation de ces quartiers pauvres. Mais la Croix-Rouge préfère inaugurer ses nouveaux locaux dans l'ancien hôpital Broussais, dans le XIVe arrondissement de Paris. L'action humanitaire ne mérite plus ce nom lorsque, par les manigances de ses dirigeants, elle rejoint les objectifs des banques. Elle n'est qu'un " Nouveau Monstre " de plus.
Patrick Pelloux, Charlie Hebdo du 4 janvier 2006.
PS : le 13 janvier, la Croix-Rouge annonce la réouverture de ses trois centres de Seine Saint Denis. Pour combien de temps ?
PS bis : Pour trois mois seulement. Je viens de lire dans le Canard Enchainé que les dirigeants de la Croix Rouge n'ont pas respecté les procédures légales de fermeture et ont dû rouvrir les locaux en catastrophe.
